Denis Pryen directeur des Editions LHarmattan À Olivier Barlet«Nous sommes indépendants face à tous les pouvoirs»
C’est à la faveur de la parution d’un livre sur le président de la république, Amadou Toumani Touré, sa famille et certains de ses proches, que les Maliens ont pour la première fois entendu le nom du Directeur général des Editions L’Harmattan. Denis Bernard Désiré Pryen, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est au centre de l’actualité nationale depuis qu’une plainte a été déposée au parquet de Paris par un entrepreneur ivoirien installé dans notre pays. Pour aider les Maliens à se faire une idée sur l’homme, et la ligne éditoriale de la maison qu’il dirige, nous avons sorti un entretien qu’il a accordé à un journaliste européen. C’était en novembre 2001 publié le 10 octobre 2004. Lisez plutôt
Quels sont aujourd’hui les chiffres de L’Harmattan ?
Nous sommes en 72ème position sur le millier d’éditeurs français en terme de chiffre d’affaires mais en 1ère position en nombre de titres. Cela montre que nous n’hésitons pas à publier des ouvrages très pointus, par exemple sur des langues dont on sait qu’elles sont en voie de disparition. Nous sommes spécialisés en sciences humaines et publions des livres notamment universitaires dont nous savons qu’ils répondent à un besoin de connaissance mais ne peuvent atteindre un public large. Nous publions ainsi près de 1500 titres par an, ce qui représente 16 à 18 % de la production en sciences humaines en France. Nous publions ainsi environ 200 titres par an écrits par des chercheurs francophones, français ou africains. Je souhaiterais qu’une autre maison d’édition se mette en place qui complète notre travail car nous ne pourrons pas passer au-delà de 1500 titres par an. Loin d’être un concurrent, elle permettrait sur les petits tirages de permettre à toute cette production d’exister. On voit tous les jours des clients à la librairie, qui cherchent des livres qui n’existent pas : la francophonie a besoin de livres sur tous les thèmes, donc d’auteurs et d’éditeurs !
La logique économique de l’ensemble reste un mystère pour beaucoup de monde.
Un chiffre d’affaires de 35 millions de francs, en train de passer à 40 millions, est important. Nous vendons en moyenne
Le paradoxe n’est-il pas que les réactions soient si fortes au sein du Syndicat de l’édition alors que l’Harmattan représente un modèle économique dans un secteur en crise ?
Je ne sais pas ce que recouvre le mot crise dans l’édition en sciences humaines. L’an 2000 n’a pas vu diminuer les ventes. J’ai toujours entendu parler de crise depuis que je travaille dans ce secteur ! Nous voyons les difficultés des PUF dont le chiffre d’affaires est en baisse de 30 % l’année dernière, le rachat de
Au fond, qui l’Harmattan dérange-t-il et en quoi ?
D’abord une certaine édition parisienne. On a beaucoup parlé d’un procès orchestré par
N’y a-t-il pas aussi une tradition du rapport au livre bien établie dans l’édition française et que la méthode Harmattan vient remettre en cause ?
Je ne sais pas ce que l’Harmattan remet en cause. Nous n’avions pas prévu le succès que nous connaissons. L’image de marque de l’Harmattan a été très marquée par «le carrefour des cultures» : nous avons permis à nombre de livres d’auteurs du Sud, notamment africains et maghrébins, d’exister, que ce soit en littérature ou en sciences humaines. Nos auteurs qui sont maintenant reconnus sont repris par Le Seuil, Le Serpent à Plumes, Actes Sud etc dans des collections spécifiques. Il en reste beaucoup à faire découvrir. Ce sont ceux-là même qui nous critiquent qui viennent nous prendre nos auteurs : nous sommes donc ratifiés dans notre démarche d’édition ! Les professeurs en sciences humaines des universités africaines ne sont par contre pas courtisés, leurs ouvrages étant difficiles à vendre : le propre réseau de l’auteur et la faiblesse du marché ne laissent souvent espérer que 300 à 350 ventes. Les éditeurs ne se précipitent pas ! Si par contre, un président de
C’est la visibilité de l’Afrique qui est en cause.
Il y a à Paris une Maison de l’Amérique latine, un Institut du monde arabe, mais pas de Maison de l’Afrique noire.
Il y a eu multiplication de maisons d’édition à partir de personnes qui étaient ensemble au départ : Robert Agenau a créé Karthala et Patrick Mérand Sépia en sortant de l’Harmattan. Quelles divergences ont motivé cet éclatement ?
Robert Agenau était co-gérant de l’Harmattan et Patrick Mérand s’occupait de la littérature africaine. En 1981, nous avons constaté une divergence d’engagement sur des questions très concrètes, notamment celle du Sahara occidental. Je défendais l’autodétermination des peuples et donc la publication de livres sur celle des Sahraouis. Même divergence sur le Timor. Cela impliquait une différence dans le rapport au monde de l’édition et aux pouvoirs. L’Harmattan ne demande aucun soutien aux institutions et conserve ainsi son économie.
L’Harmattan publie des livres très pointus sur l’Afrique. Quelle en est l’économie ?
Nous faisons une surremise de 20 % pour l’Afrique, en plus de la remise libraire normale, ce qui signifie que nos livres partent avec plus de 50 % de remise vers l’Afrique noire. Cela n’est possible que parce que le secteur Afrique noire est adossé à la structure d’ensemble. Je souhaiterais que des maisons d’éditions en Afrique noire soient en mesure de faire avec nous des coéditions, mais nous n’avons jamais vu des structures se créer autour du livre qui permettent à long terme à l’édition africaine d’exister vraiment. Elle reste squelettique et profite d’un saupoudrage de subventions sur tel ou tel titre au lieu d’une aide à la construction de véritables maisons d’édition. L’opération «Etonnants voyageurs» au Mali, dotée de beaucoup d’argent pour déplacer des auteurs qui vont faire du tourisme culturel, n’a aucun rapport avec les vrais besoins de l’Afrique. La majorité des opérations ainsi montées représentent des sommes énormes en subventions qui se perdent dans les sables. L’Harmattan qui a fait plus de 2000 titres en 20 ans n’a jamais été consulté dans les instances officielles. Elles cherchent à maintenir le monde africain dans la dépendance culturelle. La comparaison avec l’édition en Afrique anglophone est instructive, où l’on trouve de vraies maisons d’édition. Tant que l’on continuera de subventionner des attachés-cases qui se baladent de colloque en rencontres au lieu d’être sur place pour faire des ventes, tant que ces maisons d’édition ne seront pas elles-mêmes libraires, rien n’est jouable. Si on veut vraiment aider le livre en Afrique, il suffirait d’étudier la baisse du prix du transport, que ce soit en négociant avec le poste ou en profitant de la valise diplomatique. Quel est le coût du transport des armes pour l’Afrique et qui le paye ? Quel est le coût du transport du livre et qui le paye ?
Entre les éditeurs africains et les éditeurs français publiant sur l’Afrique, la concurrence est rude. Une évolution est-elle possible ?
Je souhaite que cela évolue et c’est pour cela que j’appelle des coéditions de mes vœux. Un premier roman d’un auteur vivant au Sénégal ne sera tiré chez nous qu’à 500 ! On en vendra 150 aux universités américaines ou européennes, et 200 sur Dakar si les libraires acceptent de jouer le jeu. On en fait pas vivre une structure sur de tels tirages. La production locale en Afrique en est restée à ce que nous faisions autrefois : on tire à 1500 ou 2000 alors que le marché ne digérera que 200 la première année ! La coédition permettrait de faire 200 ou 300 pour le marché local, la même chose pour le marché du Nord. Le problème est qu’il est plus facile de vendre un livre aux Etats-Unis à partir de Paris que de Dakar. Quand je fais venir un livre des NEAS ou des NEI, les frais de port par avion sont plus chers que les livres ! L’handicap est évident : la coédition permettrait un investissement financier moins fort au titre et une diffusion mieux gérée. Là encore, il faudrait réviser la question des subventions qui refuse de jouer pour 300 ou 400 exemplaires, empêchant ainsi la recherche d’être publiée. Ce n’est pas un livre qu’il faut aider, mais un éditeur dans les investissements qui lui sont nécessaires. Plutôt que de subventionner un auteur qui profite de ses bonnes relations avec les pouvoirs, c’est l’éditeur qu’il faudrait aider. Les 150
Comment expliquer les difficultés du livre sur l’Afrique dans
Propos recueillis par Olivier Barlet novembre 2001 publié le 04/10/2002 (Source Africultures, cultures)
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