Entretien avec Mme Camara Bernadette Souko, dite Maman

Publié le par lechallenger

Mme Camara Bernadette Souko, dite Maman

 

L’amie des enfants en détresse !

 

 

Mme Camara Bernadette Souko dite Maman est très connue dans le domaine social où elle est appréciée pour sa disponibilité en faveur des enfants en situation difficile. Elle est parmi les rares femmes qui ont dédié leur vie à cette couche sensible. Cette battante est la présidente fondatrice de l’Ong Kanuya-Mali qui assiste de nombreux enfants en détresse. C’est grâce à elle que nombreux sont les enfants de la rue à .avoir eu la vie sauve.

 

Dynamique et généreuse, Mme Camara nourrit de nobles ambitions pour les enfants en situation difficile. Avec plusieurs cordes à son arc, l’emploi de temps de Mme Camara est aussi chargé que celui d’un ministre. Catholique pratiquante, elle ne supporte pas le mensonge. Pour elle, quoi qu’il advienne, il faut que les gens disent la vérité.

 

Aujourd’hui, cette ancienne du lycée Notre Dame du Niger est devenue la mère et l’amie de tous les enfants de la rue de Bamako. Elle est aussi une mère- conseillère pour plusieurs anciennes filles de son centre.  Agée de 59 ans, Maman comme l’appellent affectueusement ses intimes, est mariée, mère de quatre enfants et grand-mère de sept petits fils.      

 

 

Vous présidez une organisation qui s’intéresse aux problèmes des enfants.  Que faites-vous en leur faveur ?

 

Je suis Mme Camara Bernadette Souko, technicienne supérieure des affaires sociales. Je suis la présidente fondatrice de l’Ong ‘’Kanuya-Mali’’. Je suis mariée et mère de quatre enfants.

 

L’association ’Kanuya-Mali’’a été créée dans le but de défendre les droits fondamentaux des enfants en situation difficile  et, d’une manière générale, de leur venir en aide.

 

Concrètement cela veut dire quoi?

 

Notre objectif, c’est d’aider les personnes marginalisées. Un enfant qui se trouve dans la rue est confronté à tous les problèmes. On dit qu’il est caractériel. Peut-être,  les gens n’ont pas toujours essayé de récupérer de tels enfants. L’objectif de ‘’Kanuya’’, c’est de redonner à ces personnes sans voix toute leur dignité de créature humaine, parce que ce sont des personnes délaissées. On les a laissés dans la rue. Ils n’ont que la rue comme cadre d’expression. Dans cette rue, ils sont confrontés aux violences sexuelles. D’où tous ces cas d’infections par le VIH/SIDA et autres maladies sexuellement transmissibles. Kanuya encadre tous ses enfants, les remette dans leurs droits, les mette sous un toit. Nous avons ouvert ce Centre pour que l’enfant se sente en sécurité..

 

Comment jugez-vous la situation des enfants de la rue ?

 

Je dirai que des efforts ont été faits mais qui ne sont vraiment pas à la hauteur des souhaits. En fait, la situation des enfants n’est pas tellement prise en compte comme je l’aurais souhaité personnellement, parce qu’il y a beaucoup d’enfants qui restent encore dans des difficultés. Je prendrai par exemple la scolarisation des enfants. Avant même de parler de la scolarisation, un des droits que nous défendons beaucoup, le problème d’acte de naissance se pose le plus souvent. Or, pour envoyer un enfant à l’école aujourd’hui, la première des choses qu’on vous demande, c’est l’acte de naissance. En tant qu’Ong, nous sommes butés à ce problème là. Parce que tous les enfants que nous rencontrons n’ont pratiquement pas d’acte de naissance et ils doivent tous être scolarisés. Par rapport à la scolarisation, nous avons ce problème d’acte de naissance et d’inscriptions dans les établissements publics.

 

Selon vous, quelles sont les raisons qui poussent les enfants à aller dans la rue ?

 

Il y a plusieurs raisons. Il y a les carences affectives, la précarité  économique des parents, le divorce, le décès des parents. Il y a aussi l’influence des mass media comme la télévision. Mais, c’est surtout la pauvreté qui est la cause principale. C’est ce que nous avons constaté durant tous le temps que  nous avons ce centre.

 

Comment expliquez-vous votre dévouement à la cause des enfants ?

 

Merci pour cette question. Ce dévouement vient très loin. Moi-même, je n’ai pas connu l’affection maternelle à cause du décès de ma maman. Dès qu’elle m’a mise au monde, elle a tourné le dos. Je me voyais souvent en manque d’affection. Quand je suis avec les enfants, je sens qu’ils prennent goût à la vie, parce qu’il y a une présence à côté d’eux, qui fait attention à eux, qui les écoute, qui cherche à comprendre leurs problèmes. Tout mon engagement, mon dévouement, vient de là. Je suis passée personnellement par là. Pas dans la rue, évidemment, mais avec ce manque d’affection maternelle.

 

Votre initiative est fort louable mais il vous faut de l’argent pour financer vos activités. D’où proviennent les fonds?

 

Nous sommes parrainés par des Ong autrichiennes et belges.

 

Qu’est-ce qui vous a beaucoup marqué avec les enfants ?

 

C’est difficile de choisir, parce qu’il y a plein de choses qui attirent votre attention sur l’enfant qui refuse catégoriquement de retourner en famille en disant que le père frappe toujours sa mère ou que la mère est toujours victime de violence. Ce qui a aussi attiré mon attention, c’est que ces enfants que nous ramassons dans la rue ne sont pas bêtes. Ils sont très intelligents. Certains enfants que nous avons ramassés ont passé le bac cette année, d’autres sont au lycée et aux écoles professionnelles. Pour moi, ce sont autant de raisons de satisfaction.

 

Vous vous occupez de la réinsertion des enfants, qu’est-ce que vous avez entrepris afin qu’ils puissent rester dans la famille ?

 

C’est d’abord les visites à domicile que nous faisons lorsque nous recueillons des enfants. On essaie de mettre en confiance l’enfant par rapport au retour en famille. Il y a un autre travail qui consiste à  préparer la famille à accepter l’enfant qui est en rupture parce que la cause de la rupture est parfois très profonde. Quand on amène l’enfant à domicile nous faisons ce qu’on appelle des ‘’suivis à domicile’’ :on passe une fois par semaine ou par quinzaine  pour voir si l’enfant se maintient. Dans le cas où il n’arrive pas à se maintenir,  on le fait retourner au Centre jusqu’à ce qu’il prenne goût à retourner en famille.

 

Si la famille refuse de le recevoir ?  

 

Il reste avec nous jusqu’on arrive à convaincre la famille. On  ne le met jamais à la porte. Si un parent n’accepte pas, peut-être qu’il y a un autre qui va accepter. On tente dans la grande famille qui peut s’occuper de cet enfant. Chez nous, dès que commence leur formation, les enfants restent. C’est pourquoi aujourd’hui des bacheliers se trouvent chez nous et des filles passées par ce centre se sont mariées. Elles sont restées jusqu’à ce que quelqu’un les cherche en mariage. Aujourd’hui, certaines ont trois à quatre enfants.

 

On peut espérer sur un enfant qui a eu le bac ou qui est inscrit dans une école professionnelle en comptabilité. En ce moment, il y a des parents qui commencent à sortir la tête  pour dire : ’’un tel est mon neveu ou une telle est ma nièce’’. Cela nous donne satisfaction mais, quelque part, ça nous fâche parce qu’à 7 ou 8 ans, personne ne réclame cet enfant. A cet âge, on ne le connaît pas mais dès qu’il commence à devenir quelqu’un on dit que c’est ‘’mon fils’’. C’est pourquoi, nous ne mettons aucun enfant à la porte. Nous le gardons jusqu’à ce qu’il devienne quelqu’un.

 

Le bac ne permet pas de devenir quelqu’un dans cette vie, il faut une formation professionnelle à côté. Mais déjà avec le bac, on peut compter sur eux dans cette vie. Je suis vraiment satisfaite.

 

Et quels sont vos rapports avec ces enfants une fois qu’ils quittent le centre ?

 

Ce sont des relations qui continuent. Elles viennent me voir à la maison. Quand les filles ont des problèmes avec leur mari, je parle avec elles comme je parle aussi à leur mari. Je suis comme une mère consulaire à ce couple.

 

Vous devez être confrontée à d’énormes problèmes ?

 

Nous sommes confrontés  effectivement à d’énormes difficultés. La première est que, au premier contact, on n’a jamais l’adresse exacte des parents avec l’enfant, parce que l’enfant a toujours peur de dire où se trouve sa famille. Il y a  la peur certes mais il y a aussi le refus. L’enfant peut simplement refuser de montrer sa famille, parce qu’il n’a pas ce qu’il recherche dans sa famille. Un enfant qui a faim, qui ne mange pas trois fois par jour dans sa famille ou qui n’a pas d’habits, qui est obligé d’aller travailler à l’âge de 8 ans pour amener de l’argent à la famille… Bref, si la coépouse de sa mère a des difficultés à l’accepter parce qu’il est l’enfant d’une autre femme, s’il est victime de violence, de maltraitance dans sa famille, il refusera de montrer sa maison. Une autre difficulté est que si l’enfant n’a pas de répondant fixe. La recherche de la famille n’est pas chose aisée sans adresse. Même si l’on trouve les adresses, il faut que la famille accepte de  recevoir l’enfant.

 

Vous êtes sur plusieurs fronts. Comment faites-vous pour mener à bien tout ça à la fois?

 

Au niveau du ‘’Kanuya’’, les travailleurs sont nombreux. Je suis seulement au niveau de l’administration. Au niveau du centre d’accueil, il y a des éducateurs qui partagent le travail.

 

Avez-vous reçu des distinctions honorifiques ?

 

Non. Je n’ai reçu aucune distinction.

 

Quel appel avez-vous à lancer aux autorités d’une part et aux parents d’autre part pour la prise en charge des enfants ?

 

Je voudrais que les autorités nous aident. Normalement, c’est l’Etat qui devait faire le travail que nous faisons aujourd’hui. Si l’Etat n’arrive pas à le faire, il faut qu’il soutienne les structures qui travaillent auprès des enfants. Par exemple, cette année nous avons eu tellement d’enfants qui doivent aller à l’école alors qu’ils n’ont même pas d’acte de naissance. Pour les inscrire dans des établissements publics, c’est la croix et la bannière. J’ai dû passer par des structures étatiques, mais jusque-là, elles n’ont pas répondu.

 

Donc, je pense que l’Etat sait quelles sont les structures qui s’occupent des enfants. Qu’il intervienne auprès de ses structures, ne serait-ce que pour la scolarisation de ses enfants, notamment des filles que nous rencontrons. Aux parents, j’en appelle à la prise de conscience. Quand le mari divorce avec la mère d’un enfant et se marie avec une autre femme, que cette femme ait à cœur l’avenir de ce  gosse qui n’est pas le sien et qui ne soit pas pour elle un rival. Or, généralement, ce sont des femmes qui sont à la base de la maltraitance des enfants, victimes déjà du décès de leur mère.

 

Aussi, j’en appelle aux hommes qu’ils ouvrent les yeux, parce que, très généralement, quand on va dans ces familles pour remettre l’enfant, le père dit toujours ‘’on ne lui fait rien, c’est au contraire l’enfant qui est caractériel ‘’ alors que, en réalité, il ne sait pas ce que l’enfant subit. Quand il revient le soir, tout est beau, tout est clair mais dès qu’il tourne le dos, c’est l’enfant qui en souffre.

 

J’en appelle à ces couples pour qu’ils fassent très attention. Quand l’enfant perd sa mère, ce n’est pas son sort, c’est Dieu qui a voulu qu’il perde sa mère. S’il arrive  qu’ il y ait divorce dans la famille, ce n’est pas l’enfant qui est à la base de ce divorce. C’est aux parents qu’on doit poser des questions. L’enfant ne doit pas souffrir.

 

L’un des problèmes qui fait que les enfants se retrouvent dans la rue, c’est le ballottage entre les deux. L’enfant quitte son père, il prétend aller voir sa mère.   Il quitte sa mère pour aller voir son père et vice versa. Peut s’y ajouter le fait que ‘’l’autre mère’’ ne veut pas voir l’enfant retourner dans la famille. C’est sûr qu’il va rester dans la rue. Je demande aux parents de faire très attention aux enfants.

 

Disposez-vous de temps libres ? A quoi les  consacrez-vous ?

 

Je suis tellement fatiguée toute la journée qu’après la prière du soir, je suis aussitôt au lit.

 

Vos loisirs ?

 

J’aime beaucoup regarder la télévision, surtout les documentaires sur les enfants et ceux sur le monde qui permettent de découvrir pas mal de choses. J’aime regarder la télé mais pas n’importe quelle chaîne. J’aime aussi lire la Bible.

 

Qu’est-ce que vous détestez dans la vie ?

 

 Je n’aime pas le mensonge. Quoiqu’il advienne, il faut que les gens disent la vérité. Je ne supporte pas le mensonge.

 

Et le contraire ?

 

La vérité ? Il faut qu’on soit véridique. Tout ce que l’on fait dans la vie, il faut que ça soit clair et précis. Il ne faut jamais mentir.

 

Entretien réalisé par  Chiaka Doumbia

 

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